Le goûteur d’encresCeux qui sont arrivés sur Vocabulis sans avoir connu Boukin n’ont sans doute jamais entendu parler de cet écrivain que Fulmi nous a fait connaître : Jean Guenot. Il vous en parlera mieux que moi, mais sachez que c’est un écrivain hors circuits habituels, même la fabrication et la distribution de ses livres est assurée de façon artisanale, à partir de son garage, par lui-même. Il a écrit des dizaines de romans et nouvelles, ainsi que des essais et des pièces de théâtre, et fabrique, toujours dans les mêmes conditions, une revue bi-annuelle, si je ne me trompe pas.
Tous ceux qui ont eu l’occasion de goûter à son encre en gardent le souvenir d’uns mets délicieux, un style relevé et léger, agréable et élaboré, acide et délicatement sucré, rapide et éminemment drôle.
Le goûteur d’encres est un essai sur la littérature présenté sous la forme d’entretien entre d’une part Jean Guenot et d’autre part Albert Sigusse qui l’interroge. Alber Sigusse est le pseudonyme de Guenot lorsque qu’il écrivait des romans policiers alors qu’il était encore dans le circuit.
Goûteurs d’encresEn écriture comme œnologie, il y a des dégustateurs ; l’encre se déguste comme des grands crus. Les lecteurs professionnels ne sont pas dépourvus de palais, mais devant leur profession ils n’oseront pas déclarer que « telle écriture promue à grands frais les ennuie. » Les écrivains sont rarement des dégustateurs : « L’écrivain qui est en même temps goûteurs d’encres laisse des saveurs bien construites dans le souvenir des autres. » Les dégustateurs se montrent peu, on ne les voit pas ; ce sont les goûteurs d’encres. « Le goûteur d’encres est instantanément sensible à la cadence, au grain, au ton, à la présence d’une écriture. Il sommeille en chaque alphabétisé, parfois il se réveille. […] Ses lectures réelles disent ce qu’il aime vraiment. Il a le courage de s’avouer que Camus écrit blanc et Sartre lourd. Les thèmes comptent peu, seul le retient l’écriture. Il se rencontre dans toutes les professions, parfois même parmi les rédacteurs et les écrivains. »
L’écriture n’est donc pas une question de sujet, mais bien de goût et l’on a le grand tort de ne pas éduquer le palais mais de classer par thèmes, époques et auteurs : « Ils [auteurs de manuels scolaires] ne fournissent que des grands crus, [mais] ils [les manuels scolaires] ne sont pas faits pour affiner le palais des goûteurs d’encres mais pour vérifier la transmission des valeurs admises. […] Le moyen de vérifier est la dissertation, genre faux et peu lu ; corrigé, noté, ça oui. Mais lu pour le plaisir, non. »
Et de nos jours on évitera de dire qu’un livre est bien écrit, car considéré comme synonyme d’ennuyeux. « Pourtant, quand il est insuffisamment écrit, il tombe des mains. […] Coté critique, si l’encre est indigeste, on ne dira pas que le livre est mal écrit mais mauvais. A l’inverse, légère, fruitée, charnue, filante : l’encre est à point, elle est imperceptible ; c’est à cause d’elle, sans le savoir souvent, qu’on continue à lire. Eh bien, d’expérience, il est prouvé que cette excellente écriture ne sera remarquée de presque aucun critique »
Il en est ainsi parce que « les notables de la littérature se condamnent mutuellement aux valeurs d’étiquette posées sur les bouteilles par le fabriquant »
Et pour parler d’écriture, de la création d’écriture, la métaphore œnologique sera inlassablement rappelée :
« En écriture comme en vin, la naissance, le caractère et la personnalité sont des données essentielles. Après, il reste à faire partager une démarche de l’écriture qui ne peut venir que d’un travail approprié. Un vin bien né mais mal vinifié sera déplorable. De même en encres. Une fois le premier jet posé sur le papier, tout le reste est affaire d’élaboration par l’oreille. L’essentiel est là, en cuve. On peu enlever, filtrer ; mais jamais trop en rajouter. A la lecture rédactionnelle, on sent ce qui ressort mal, on le compare à ce qu’on voulait initialement. A trop forcer, on va le désharmoniser le reste. »
Ce qui peut arriver de pire, ce sont les commandes, les manuscrits à livrer dans les délais, la littérature industrielle ; ce que Guenot appelle des livres d’élevage.
Les trois tiers de tarteLa définition de l’écriture selon Guenot ? « Du sens sur du rythme » et non le contaire : « Du sens qui se livre selon des accélérations ou des retards provenant de la syntaxe. »
On a parlé plus haut de durées, de placements dans les tons, de présence et de grain ; ce sont les paramètres de l’écriture selon Jean Guenot, c’est ce qui définit la personnalité de l’écrivain. Le plus important des paramètres est la durée ; « le plus fondamental : du sens à partager selon un parcours de l’attention ; une organisation sur une cadence pour produire un texte mémorisable. Toute écriture est d’abord une modulation de la mise en mémoire. » De la durée, il en sort la théorie Guenot de la tarte en trois ; les trois types de durée : la classique, la baroque et la précieuse.
Le premier tiers de tarte, l’écriture classique, est l’équilibre du « sens sur le rythme : la charge se répartit à mesure du défilement ; ce qui ne veut pas dire qu’elle soit égale ou monotone ; elle ménage ses surprises. »
Classique parmi les classiques, Stendhal : « Dire sans plus. La cadence à laquelle il pose son texte sur la page, sans doute en premier jet dans le journal ou les lettres à des familiers, correspond à un exact défilement du sens dans une durée en première lecture. » Racine. La Bruyère « travaillant à dégraisser ». Vallès : « du parcours maigre qui fait l’émotion sèche et l’émotion parfaite. » Le meilleur ? La Fontaine. Le plus spectaculaire ? Flaubert.
Le deuxième tiers de tarte, l’écriture baroque ; « il y a plus de sens que de défilement, on est dans la durée lourde, ras les bordages, la charge est forte et tend à ralentir la cadence ; on écrit pour étonner, on force sur la munition. »
Le romantiques : Hugo romancier, Balzac, Zola, Huysmans, Léon Bloy, Octave Mirbeau.
Troisième tiers de tarte, l’écriture précieuse ; « le parcours l’emporte, le sens se raréfie, on force sur la poudre, l’arabesque prime ; les impératifs du moment passent devant la signification. »
Bien de modernes.
« Le même écrivain passera de l’un à l’autre selon le chapitre ou le livre […] Aucune [écriture] ne tient sa durée constamment dans le même équilibre.» « Céline est à dominante baroque avec de très grandes réussites de préciosité et aussi des morceaux parfaitement classiques. Précieux et classique dans ses lettres. Classique dans certains envois tristes ou satiriques : quelques mots ; torché. Fait : plus à faire. »
De nos jours, la dominante est à l’intersection entre le baroque et le précieux : « l’excès de sens sur un parcours en lacets ; du tonitruant sur de l’immobile. »
Le deuxième paramètre de Guenot est le ton : hautain, irrité, violent, retenu, comparable aux quatre humeurs d’Hippocrate : le sang, le phlegme, la bile noire et la bile verte, classement qui permettra de classer des comportements et des emplois au théâtre du XVIIère siècle. Le sanguin s’emporte, Léon Bloy, George Bernados « bout, s’emballe, fouette son propos. » Le bileux noir est dans l’expectative de la catastrophe, ça ne va pas s’arranger, Camus ou l’éditorialiste de gauche sous la Ve République. Le bileux vert est « parcimonieux, plutôt dans les cadences classiques mais on le trouve partout s’il le faut ; il est amer. » Le flegmatique : « C’est la seule humeur d’Hippocrate retenue communément dans les catégories modernes du jugement des personnes ou des écritures : l’humour.
– Un masque ?
– Un rempart contre la folie. L’exutoire littéraire. »
La présence « d’une écriture fait qu’instantanément un texte se remarque […] Une présence en écriture rend l’éternité palpable cinquante, cent ans après. Qui parle ? L’écrivain arrangé en énonciateur, il prend ses chances de traverser le temps. »
On en arrive au quatrième paramètre : le grain : « Le grain d’une pierre est plus ou moins grossier. En écrit abouti, il reste plus ou moins d’impuretés, de superfluidités, de répétitions, de mouchetures qui grattent l’œil tandis qu’on lit le texte […] Grain ultra-fin chez Flaubert. Variable chez Stendhal en spontané,
Henry Brulard, le journal ou les lettres. Fin dans Les mémoires d’un touriste, ultra-fin dans La chartreuse. Ici et là on trouvera encore des traces de répétitions à enlever, des ponctuations à redresser. Chez Proust, bien sûr. Chez Giraudoux parfois. Presque jamais Morand. Jamais chez Céline. Ni chez la Fontaine.
Voilà donc ce qui constitue une science, la science des écritures, la scripturologie.
Des histoires et des personnagesGuenot se défini comme un romancier figuratif : « j’aime inventer des histoires et créer des personnages. Ce n’est pas du tout à la mode mais je crois que ça reviendra par les genres à forte consommation comme le policier ou la science-fiction. »
Des personnages, si décriés de nos jours : « Le personnage est le trou par lequel la curiosité du lecteur entre dans le livre » La création de personnage a à voir avec la sorcellerie : « Ca doit être vers le XVème siècle que ce sont multipliés en Europe Occidentale les condamnations pour sorcellerie […] Soudain, on est déclaré coupable de posséder les secrets de la vie et de la mort. Les écrivains à personnages exercent des envoûtements pareils […] »
« L’absence du personnage fait l’économie du procès littéraire par envoûtement […] Le roman sans personnage est comme une maison sans fenêtre ou la cuisine sans feu. Je ne prétends pas que ce soit mal. Ca ne me semble pas un progrès, seulement une particularité ; on ne gave pas le lecteur, le personnage s’estompe pour qu’on parte à sa recherche ; c’est une autre diététique de l’imagination, elle ne m’ouvre pas formidablement l’appétit. Je crois qu’il y a encore à creuser dans les écritures de possession et qu’il ne faut pas abandonner entièrement ces territoires aux publicitaires. »
Il est malaisé de chercher à résumer. Vous l’aurez compris, il parle du fait d’écrire – et lire – en empruntant mille chemins que lui offrent ses métaphores avec une égale élégance et l’on est tenté de retranscrire chacune des phrases, chacun des mots. Bien de passages sont impossibles à résumer, incompressibles, il faut les lire en entier pour le suivre dans le plaisir qu’il a à écrire et le regard qu’il porte sur son art. Ce que je voulais surtout vous faire voir est cette image des trois tiers de tarte en ceci qu’elle parle de ce qui me semble est le plus difficile à rapporter : le style. Et, j’espère, vous donner envie de découvrir cet auteur.