Bien se sentirLa pièce semblait plus claire que le souvenir qu’en avait Raoul. L’odeur aussi était différente, il avait sans doute brûlé de l’encens la veille. Vide, le séjour semblait plus spacieux qu’à son habitude. Raoul redécouvrait qu’il avait un parquet, que la lumière entrait par les fenêtres, que les murs étaient blancs. Enfin, blancs, ils avaient été blancs ; désormais ils avaient jauni, et les meubles avaient laissé leur empreinte noire sur les surfaces autrefois immaculées, tels des fantômes d’une autre existence. Il s’était attelé à laver la cuisine ; débarrassée de sa vaisselle sale, elle brillait déjà comme elle ne l’avait jamais fait. La chambre à coucher n’abritait maintenant qu’un matelas par terre, mais ainsi elle semblait accueillante, un endroit pour dormir, ce n’était plus la jungle menaçante qu’elle avait été jusque-là.
Il s’allongea par terre, dans le séjour, les bras et les jambes écartés. Il sentait ses muscles se détendre, oublier qu’ils faisaient partie d’un corps ; Raoul s’en détachait, il croyait flotter. Le téléphone sonna. Il hésita à abandonner son sentiment de légèreté pour aller répondre. La sonnerie cessa, évita à Raoul d’abandonner sa posture un petit moment avant de se remettre à sonner. Il se leva, profita encore de quelques instants de grâce avant d’arriver jusqu’à son portable et répondit. C’était Denis, il voulait le voir. Tout de suite. Où il voulait.
Ils se retrouvèrent à La Taverne de la butte, rue de la Butte-aux-cailles. A peine Denis avait-il dit bonjour qu’il demanda comment il allait. « Très bien. » Denis nota qu’à la place des complaintes habituelles chez Raoul, il s’était contenté de répondre : « Très bien. » Quelle interprétation donner à sa réponse, qu’il allait vraiment mieux ou qu’il en était arrivé à un stade où il n’exprimait plus sa souffrance ? « Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? » « Je m’occupe. » Bonne nouvelle. « Avec quoi ? » Raoul laissa passer un silence. Mauvaise nouvelle, il ne s’occupait avec rien. « Je veux refaire mon appartement. » « C’est bien. Tu veux faire quoi ? » « Je ne sais pas encore. Le refaire. Qu’il soit différent. » Denis pensa qu’effectivement, l’appartement de Raoul était rebutant, tellement sombre que l’on avait l’impression que la lumière peinait à passer à travers les fenêtres ; à ce point bizarrement agencé, tout tellement dépourvu de sens, que même une fée du ménage n’arriverait pas à y mettre de l’ordre. Que Raoul veuille changer l’état de son logement était une bonne chose. Allait-il le faire ? La dernière fois que Denis avait vu Raoul, il était dans un état tellement pitoyable que Denis l’aurait fait enfermer de force. En est-il sorti ? « Tu es comme un frère, pour moi », lui disait Raoul à l’époque. Et Denis, effectivement, avec quelques autres de ses amis, essayait, non plus de lui remonter le moral, tâche qui semblait hors de portée, mais de l’aider à ne pas perdre pied.
Au moment de se quitter, Denis serra Raoul dans les bras, au seuil de La Taverne de la butte. Il insista pour que Raoul l’appelle si jamais il n’y a quoi que ce soit. Lui fit même prêter serment, la main droite levée, la gauche sur le cœur. Raoul rit.
La cour de l’immeuble était encombrée d’affaires à jeter. Raoul en reconnut quelques-unes, les siennes. Il évita de laisser son regard s’attarder dessus et monta rapidement vers son appartement. On aurait pu penser qu’il n’avait pas encore vraiment emménagé. D’une certaine manière, ce n’était pas faux. Il emménageait à nouveau dans cet appartement, c’était à nouveau un lieu vierge, à installer, à remplir, à occuper. Raoul alla d’une pièce à l’autre, se donnant le prétexte de réfléchir au nouvel agencement, mais plus qu’autre chose, il profitait du vide, il le respirait. Le téléphone sonna. C’était Virginie, elle voulait le voir, immédiatement. Elle l’attendait au Café de France, place d’Italie, là même où ils avaient bien des fois pris d’innombrables cafés jusqu’à tard le soir.
Sans même dire bonjour elle demanda comment il allait. Sans attendre la réponse, elle demanda pourquoi il n’avait pas répondu toutes les fois où elle avait laissé un message. « Ce n’était pas le moment. » Elle demanda s’il faisait toujours de cauchemars. « Non. » D’ailleurs, Raoul ne se souvenait pas d’en avait fait. Virginie savait pourtant combien cela l’avait miné. Ses cauchemars étaient à ce point omniprésents que Raoul avait peur de dormir ; il pouvait de la sorte passer deux, même trois jours sans sommeil, jusqu’à ce que, à cause de la fatigue, les rêves envahissent son état d’éveil et l’entraînent dans ces cauchemars qu’il craignait tant sans même encore dormir.
La dernière fois qu’elle avait dormi chez lui, car il la suppliait de ne pas le laisser seul, elle l’avait laissé s’endormir dans ses bras ; Raoul avait hurlé dans son sommeil et était tombé de son lit, puis il s’était traîné hors de sa chambre, jusqu’à la salle de bains. Réveillée sur le canapé où elle dormait, Virginie l’avait retrouvé recroquevillé dans la baignoire ; elle avait essayé en vain de le sortir de son sommeil. Le lendemain, il avait du mal à croire que son cauchemar n’avait pas été un événement réel, que ses parents étaient toujours vivants, qu’il avait toujours toutes ses dents, et qu’il ne portait aucune cicatrice témoignant d’une quelconque torture. « Tu as dormi chez moi, la semaine dernière ? » « Oui, sur le canapé. » « Le canapé. En effet. Je l’ai jeté. Pourquoi tu as dormi chez moi ? Tu as raté le dernier métro ? » Raoul ne parlait pas de ses cauchemars, les avait-il vraiment oubliés ? Virginie n’insista pas. « Ca a dû être pour ça, oui. »
En revenant chez lui, Raoul remarqua le canapé dans la cour. Il l’avait bien vu en revenant de voir Denis, mais ne l’avait pas reconnu. Comme si le fait de le sortir de chez lui en faisait un canapé autre, un canapé étranger. Il continua à se promener dans le nouvel espace de son appartement. Se surprit à ramasser des moutons de poussière qui s’étaient discrètement dissimulés dans certains coins. Le téléphone sonna. André. Il dit qu’il était par hasard dans le quartier, et qu’il voulait monter chez lui. Pas de problème.
« Pourquoi tous tes meubles sont en bas, dans la cour ? » « J’avais besoin d’air. » André regarda la pièce, puis se dirigea vers la chambre à coucher, « tu permets ? » Il visita l’appartement comme s’il avait l’intention de l’acheter. « Ca va rester comme ça ? » « Je ne sais pas. » Après avoir observé l’appartement, il observa Raoul. « C’est vrai que tu as l’air plus en forme. » Raoul lui proposa à boire, bien qu’il n’ait qu’une canette de bière à offrir. André accepta, ils partagèrent la canette et s’assirent par terre. « A l’avenir », fit André. Raoul leva le verre avec lui. « Dis-moi… » Raoul s’interrompit. Il montra les murs de quelques gestes imprécis, se leva, fit trois fois le tour de la pièce, et se plaça face à André, qui était toujours assis. « Dis-moi… » « Quoi ? » Raoul alluma une cigarette. « Qu’est-ce qui s’est passé ? Je veux dire : qu’est-ce qui m’est arrivé, au juste ? » André laissa passer un long silence. « Tu te souviens du sang ? » « Non. » Raoul avait joué à se brûler avec des cigarettes, s’était incisé les bouts des doigts, la paume des mains, avec un cutter. Un jour, André l’avait retrouvé dans sa baignoire teintée de rouge. A l’hôpital, on lui avait assuré que ce n’était rien de grave, qu’il n’avait pas risqué de mourir, ce n’étaient que des blessures superficielles. Plus un appel à l’aide qu’une tentative de suicide. Il lui avait alors demandé pourquoi il se faisait tout ça, et Raoul répondait : « Pour ne pas avoir mal. »
« Tu ne te souviens vraiment pas du sang ? » « Non. » André alluma à son tour une cigarette. « Ni de ce que tu te faisais avec les cigarettes », dit-il en montrant la sienne. « Non. Qu’est-ce que j’ai fait avec des cigarettes ? » Silence. « Rien. Tu fumais. »
André le quitta en fin d’après-midi. Raoul s’assit par terre, au milieu du séjour, les jambes ramassées. Il regarda autour de lui, habilla l’espace nu de ses yeux, ressentit une certaine excitation à imaginer de nouveaux meubles, de nouveaux objets, de nouveaux livres. Il imagina un bar avec des tabourets devant la kitchenette, des halogènes basse tension parcourant le plafond ; un décor sobre, rangé, propre et net. Il se dit que bientôt, il allait pouvoir inviter Denis, Virginie, André et les autres à un dîner, ou à une soirée, et leur montrer la renaissance de cet appartement qu’ils avaient connu si triste, si désespéré.