Ca m’est tout d’un coup venu, comme un flash, comme une révélation.
Tintin, tout au long de la fameuse collection, fait le malin, et ce d’autant plus qu’il se voit au fur et à mesure affublé de faire-valoir mémorables : d’abord les siamois Dupondts, qui entrent en jeu dès Les
Cigares du Pharaon, suivi par le Capitaine Haddock dans
Le Crabe aux pinces d’or et, enfin, le Professeur Tournesol dans Le
Trésor de Rackham le Rouge. Quelques autres personnages viennent régulièrement peupler le monde d’Hergé.
Les Dupondts sont deux policiers passablement simplets et gaffeurs ; le Capitaine semble une flèche à coté des hommes en noir et au chapeaux melon, mais il est aussi le protagoniste de nombreuses gaffes, assez brute sur les bords, assez paresseux, et alcoolique. Le professeur Tournesol, en plus de sa légendaire oreille un peu dure, est un éternel distrait et, de plus, superstitieux : il ne quitte jamais sa pendule. La Castafiore, quant à elle, elle fait fuir tout son monde … voire.
La Castafiore a un succès inouï partout où elle va, au point d’être harcelée par la presse people qui s’empresse d’annoncer son mariage avec le premier qui croise sa route– quelle autre chanteuse d’opéra peut s’en vanter ? –. Le rossignol milanais est ainsi très demandée par la haute, et ne rate jamais une mondanité. Le Professeur est peut-être sourd, distrait et superstitieux, mais il est aussi l’inventeur d’un sous-marin de poche qui fait sa fortune car acheté par l’armée, l’inventeur de la propulsion nucléaire et de façon générale, le maître d’oeuvre de la première expédition sur la lune, ainsi que l’inventeur d’une arme de destruction massive à base d’ultra-sons et l’inventeur d’une pilule qui rend allergique à l’alcool le plus accro de la bouteille. Et ce ne sont là que quelques unes de ses contributions. Le Capitaine Haddock est officier de la marine et peut s’enorgueillir de l’organisation d’une expédition réussie vers l’île flottante qu’est devenue une météorite dans
L’Ile Mystérieuse, d’une autre qui découvre un vaisseau coulé sous Louis XIII dans Le
Trésor de Rackham le Rouge ainsi que la défense héroïque d’un navire marchand, sans équipage professionnel, pris d’assaut par un sous-marin peu avare de ses torpilles dans
Coke en Stock. En ce qui concerne les frères Dupondt, ils sont et restent policiers tout au long de la série et se voient même confier des missions secrètes par les organes de renseignement les plus prestigieux, ce qui est difficilement compatible avec la bêtise crasse que leur prête le père de Tintin. D’ailleurs, on peut remarquer qu’ils font une brève apparition dans un album de Blueberry où ils font preuve d’une toute autre compétence. Certes, ils s’y font tuer, mais bon …
Ce que je souhaite souligner est que tous ces personnages manifestent chacun dans leur domaine un savoir-faire à toute épreuve, malgré le jour peu avenant sous lequel Hergé les a présentés, ce qui laisse supposer que ce qui est vu à un premier degré est la perception qu’a Tintin de ces personnages plus que ce qu’ils sont réellement. Et là, se pose une question : quel est le degré de réussite de Tintin ? Mise à part quelques fanfaronnades, mises en scène, comme on vient de le voir, par l'imagination - voire son univers antasmagorique - de Tintin lui-même ou par son père, Hergé, force est de constater que Tintin a quelques trous dans sa vie. Déjà, il est de loin le plus jeune, et il a tout du long un âge où la préoccupation première normale sont les filles ; or, quand voit-on Tintin séduire une fille, ni même s’intéresser à une fille – ou à un homme dans l’hypothèse qu’il serait homosexuel, quoique rien ne l’indique non plus. – On constate également que ses fréquentations sont exclusivement des personnes nettement plus âgées que lui, ce qui laisse supposer qu’il peine à acquérir une autonomie propre et qu’il se place sous l’aile de protecteurs ; supposition renforcée par le fait que certains de ses amis sont, eux, nettement plus jeunes et représentent une indication de l’âge mental et affectif de Tintin. C’est notamment le cas de Tchang qui dans les deux albums où il apparaît,
Le Lotus Bleu et
Tintin au Tibet (il est également fait mention de lui dans
Les Bijoux de la Castafiore) est pré-pubère.
Enfin, on notera le peu de réussite professionnelle de Tintin. Il est censé être reporter, mais quand le voit-on exercer son métier ? A part dans
Tintin au Congo, jamais. Et dans cet album, certainement le moins bon de toute la série, on le voit en train de réaliser un documentaire que rien ne laisse supposer vaille plus qu’un simple film de vacances. De toutes façons, il est douteux qu’il ait abouti puisque Tintin abandonne sa camera au milieu de la savane. Mais à part cette déplorable expérience, où fait-il un film ? quand fait-il un reportage photo ? Ou à quelle occasion publie-t-il un article, ou même, écrit ne serait-ce qu’une ligne ?
La conclusion qui s’impose est donc que Tintin est un raté, un bon à rien, quelqu’un qui passe complètement à coté de sa vie et qui arrivera à l’âge de la retraite avec la même maturité qu’un pré-ado. Et encore, on est gentils.