« Passons alors à des questions ? A un débat ? Essayons d’échanger ? »
tentent Alexandre Lacroix et Nicolas Truong. Essais, ébauche. En tiers
bien à la peine, ils reprennent leurs feuilles et lancent deux ou trois
sujets. La vitesse de la violence du ministre est moindre, certes, mais
le registre demeure : colère froide en lieu et place de la colère
incandescente, mais colère tout de même.
Sur de Gaulle et le gaullisme récent, sur la Nation et la République en
vedettes américaines – disons le comme ça…- de son discours
d’investiture , sur la confiscation des grands noms de gauche, sur
l’Atlantisme ancien du candidat et son incompatibilité avec la doctrine
gaullienne, le débat ne prend pas plus . Il m’interpelle : « quelle est
ma légitimité pour poser de pareilles questions ? Quels sont mes
brevets de gaullisme à moi qui parle de la sorte ? Quelle arrogance me
permet de croire que Guy Môcquet appartient plus à la gauche qu’à la
France ? ». Donc à lui…
Pas d’échanges, mais une machine performante à récuser les questions
pour éviter la franche confrontation. Cet homme prend toute opposition
de doctrine pour une récusation de sa personne. Je pressens que, de
fait, la clé du personnage pourrait bien être dans l’affirmation
d’autant plus massive de sa subjectivité qu’elle est fragile,
incertaine, à conquérir encore. La force affichée masque mal la
faiblesse viscérale et vécue. Aux sommets de la République, autrement
dit dans la cage des grands fauves politiques, on ne trouve semble-t-il
qu’impuissants sur eux-mêmes et qui, pour cette même raison, aspirent à
la puissance sur les autres. Je me sens soudain Sénèque assis dans le
salon de Néron…
Habilement, les deux compères tâchent de reprendre le cours des choses,
d’accéder un peu aux commandes de ce débat qui n’a pas eu lieu et qui,
pour l’instant, leur échappe totalement. De fait, l’ensemble de cette
première demi-heure se réduisait à la théâtralisation hystérique d’un
être perdu corps et âme dans une danse de mort autour d’une victime
émissaire qui assiste à la scène pendant que, de part et d’autre des
deux camps, deux fois deux hommes assistent, impuissants, à cette scène
primitive du chef de horde possédé par les esprits de la guerre. Grand
moment de transe chamanique dans le bureau d’un Ministre de l’intérieur
aspirant aux fonctions suprêmes de la République ! Odeurs de sang et de
remugles primitifs, traces de bile et de fiel, le sol ressemble à la
terre battue jonchées d’immondices après une cérémonie vaudoue…
Tout bascule quand nous entamons une discussion sur la responsabilité,
donc la liberté, donc la culpabilité, donc les fondements de la logique
disciplinaire : la sienne . Nicolas Sarkozy parle d’une visite faite à
la prison des femmes de Rennes. Nous avons laissé la politique derrière
nous. Dès lors, il ne sera plus le même homme. Devenant homme,
justement, autrement dit débarrassé des oripeaux de son métier, il fait
le geste d’un poing serré porté à son côté droit du ventre et parle du
mal comme d’une chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les
viscères de l’être.
Je crois comprendre qu’il pense que le mal existe comme une entité
séparée, claire, métaphysique, objectivable, à la manière d’une tumeur,
sans aucune relation avec le social, la société, la politique, les
conditions historiques. Je le questionne pour vérifier mon intuition :
de fait, il pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu’il
arrive, quoi qu’on fasse, tout est déjà réglé par la nature.
A ce moment, je perçois là la métaphysique de droite, la pensée de
droite, l’ontologie de droite : l’existence d’idées pures sans
relations avec le monde. Le Mal, le Bien, les Bons, les Méchants, et
l’on peut ainsi continuer : les Courageux, les Fainéants, les
Travailleurs, les Assistés, un genre de théâtre sur lequel chacun joue
son rôle, écrit bien en amont par un Destin qui organise tout. Un
Destin ou Dieu si l’on veut. Ainsi le Gendarme, le Policier, le Juge,
le Soldat, le Militaire et, en face, le Criminel, le Délinquant, le
Contrevenant, l’Ennemi. Logique de guerre qui interdit toute paix
possible un jour.
Dès lors, ne cherchons pas plus loin, chacun doit faire ce pour quoi il
a été destiné : le Ministre de l’Intérieur effectue son travail, le
Violeur le sien, et il en va d’une répartition providentielle (au sens
théologique du terme) de ces rôles. Où l’on voit comment la pensée de
droite s’articule à merveille avec l’outillage métaphysique chrétien :
la faute, la pureté, le péché, la grâce, la culpabilité, la moralité,
les bons, les méchants, le bien, le mal, la punition, la réparation, la
damnation, la rédemption, l’enfer, le paradis, la prison, la légion
d’honneur, etc.
J’avance l’idée inverse : on ne choisit pas, d’ailleurs on a peu le
choix, car les déterminismes sont puissants, divers, multiples. On ne
naît pas ce que l’on est, on le devient. Il rechigne et refuse. Et les
déterminismes biologiques, psychiques, politiques, économiques,
historiques, géographiques ? Rien n’y fait. Il affirme : «
J’inclinerais pour ma part à penser qu’on naît pédophile, et c’est
d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette
pathologie-là. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France
chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal
occupés ! Mais parce que génétiquement ils avaient une fragilité, une
douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer,
d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire.
Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense ». «
Génétiquement » : une position intellectuelle tellement répandue
outre-Atlantique !
La génétique, l’inné, contre le social et l’acquis ! Les vieilles
lignes de partage entre l’individu responsable de tout, la société de
rien qui caractérise la droite, ou la société coupable de tout,
l’individu de rien, qui constitue la scie musicale de la gauche …
Laissons de côté la théorie. Je passe à l’exemple pour mieux tâcher de
montrer que le tout génétique est une impasse autant que le tout
social. Face à cet aveu de lieu commun intellectuel, je retrouve
naturellement les techniques socratiques du lycée pour interpeller,
inquiéter et arrêter l’esprit, capter l’attention de mon interlocuteur
qui, de fait, semble réellement désireux d’avancer sur ce sujet.
J’argumente : Lui dont chacun sait l’hétérosexualité – elle fut
amplement montrée sur papier couché, sinon couchée sur papier montré…-,
a-t-il eu le choix un jour entre son mode de sexualité et un autre ? Se
souvient-il du moment où il a essayé l’homosexualité, la pédophilie, la
zoophilie, la nécrophilie afin de décider ce qui lui convenait le mieux
et d’opter, finalement, et en connaissance de cause, pour
l’hétérosexualité ? Non bien sûr. Car la forme prise par sa sexualité
est affaire non pas de choix ou de génétique, mais de genèse
existentielle. Si nous avions le choix, aucun pédophile ne choisirait
de l’être…
L’argument le stoppe. Il me semble qu’à partir de ce moment, le
candidat aux présidentielles, le ministre de l’intérieur, l’animal
politique haut de gamme laisse le pas à l’homme, fragile, inquiet,
ostensiblement hâbleur devant les intellectuels, écartant d’un geste
qui peut être méprisant le propos qui en appelle aux choses de
l’esprit, à la philosophie, mais finalement trop fragile pour
s’accorder le luxe d’une introspection ou se mettre à la tâche
socratique sans craindre de trouver dans cette boîte noire l’effroyable
cadavre de son enfance.
Dans la conversation, il confie qu’il n’a jamais rien entendu d’aussi
absurde que la phrase de Socrate « Connais-toi toi-même ». Cet aveu me
glace – pour lui. Et pour ce qu’il dit ainsi de lui en affirmant
pareille chose. Cet homme tient donc pour vain, nul, impossible la
connaissance de soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des
destinées de la nation française croit qu’un savoir sur soi est une
entreprise vaine ? Je tremble à l’idée que, de fait, les fragilités
psychiques au plus haut sommet de l’Etat, puissent gouverner celui qui
règne !
Lors de sa parution, j’avais lu Le pouvoir et la vie de Valéry Giscard
d’Estaing qui racontait ses crises d’angoisse, ses inhibitions le
paralysant dans son véhicule militaire de parade le 14 juillet sur les
Champs Elysées, ses prétextes pour quitter le conseil des ministres
afin de subir une injection de calmant, son désir de se faire
psychanalyser (par Lacan !) pendant son septennat, etc. Je me souvenais
de confidences faites par tel ami bien informé sur l’état psychique
fort peu reluisant de Jacques Chirac après la dissolution et sur le
type de traitement psy qu’il suivait à cette époque. Je me rappelais la
fin d’un François Mitterrand , entre voyantes et reliques de sainte
Thérèse, invocations des forces de l’ esprit , croyance en l’ au-delà
et abandon aux médecines de perlimpinpin.
Et je voyais là, dans le regard devenu calme du fauve épuisé par sa
violence, un vide d’homme perdu qui, hors politique, se défie des
questions car il redoute les réponses, et qui, dès qu’il sort de son
savoir faire politicien, craint les interrogations existentielles et
philosophiques car il appréhende ce qu’elles pourraient lui découvrir
de lui qui court tout le temps pour n’avoir pas à s’arrêter sur
lui-même.
Les soixante minutes techniquement consenties s’étaient allongées d’une
trentaine d’autres. Les deux rôles en costumes qui le flanquaient
jouaient le sablier. Je trouvais l’heure venue pour offrir mes cadeaux.
Au ministre de l’intérieur adepte des solutions disciplinaires :
Surveiller et punir de Michel Foucault ; au catholique qui confesse
que, de temps en temps, la messe en famille l’apaise : L’Antéchrist de
Nietzsche ; pour le meurtre du père, le chef de la horde primitive :
Totem et tabou de Freud ; pour le libéral qui écrit que
l’antilibéralisme c’est « l’autre nom du communisme » ( il dit n’avoir
pas dit ça, je sors mes notes et précise le livre, la page…) :
Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon. Comme un enfant un soir de
Noël, il déchire avidement. Il ajoute : « j’aime bien les cadeaux ».
Puis : « Mais je vais donc être obligé de vous en faire alors ? »…
Comme prévu.
Dans l’entrebâillement de la porte de son bureau, la tension est
tombée. Qui prend l’initiative de dire que la rencontre se termine
mieux qu’elle n’a commencé ? Je ne sais plus. Il commente : « Normal,
on est deux bêtes chacun dans notre genre, non ? Il faut que ça se
renifle des bêtes comme ça… ». Je suis sidéré du registre :
l’animalité, l’olfaction, l’odorat. Le degré zéro de l’humanité donc.
Je le plains plus encore. Je conçois que Socrate le plongerait dans des
abîmes dont il ne reviendrait pas… Du moins : dont l’homme politique ne
reviendrait pas. Ou, disons le autrement : dont l’homme politique
reviendrait, certes, mais en ayant laissé derrière lui sa défroque
politique pour devenir enfin un homme.
Alors que ses cerbères le prennent presque par la manche, il manifeste
le désir de continuer cette conversation, pour le plaisir du débat et
de l’échange, afin d’aller plus loin. Tout de go, il me propose de
l’accompagner, sans journalistes – il fait un mouvement de bras dans la
direction des comparses de Philosophie magazine comme pour signifier
leur congé dans un geste qui trahit ce qu’il pense probablement de
toute la corporation… Je refuse. Une autre fois ? Les deux amis ont
leurs deux paires d’yeux qui clignotent comme des loupiotes…Voyons donc
pour plus tard… Dernier mot de Nicolas Sarkozy en forme de lapsus, il
est mouvement vers la sortie : « Je suis quand même un drôle de type,
non ? Je dois convaincre soixante-cinq millions de français, et je vous
dis, là, que je voudrais continuer la conversation ! Hein ? Non ? Il
n’y a pas autre chose à faire ? Quand même… ». Soixante-cinq millions
c’est le nombre des français à convaincre d’amour, pas celui des
électeurs à convaincre de voter…
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« Se voir le plus possible et s'aimer seulement, sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge, sans qu'un desir nous trompe ou qu'un remord nous ronge, vivre à deux et donner son coeur à tout moment » - Alfred De Musset