Vocabulis


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Gadenne : Baleine

Aller en bas 
AuteurMessage
Invité
Invité



MessageSujet: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 14:31

Cet écrivain, c'est ma découverte de cette année...J'ai commencé par un récit court et lumineux, "BALEINE" dont voici un extrait....

"Elle était blanche, d'un blanc fade, comme le blanc du lait épanché. Ce blanc-là était bien à elle. C'était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement retourné sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique, vraiment le blanc d'une baleine qui ne faisait pas d'histoires, qui fuyait l'éloquence et défiait terriblement les mots ; une baleine d'un naturel très simple, en somme très proche de nous. Ce blanc aurait pu être celui de certaines pierres, dont l'effort vers la transparence s'est heurté à trop d'opacité, et dont toute la lumière s'est tournée vers l'intérieur. "


Un dimanche, le spectacle d'une baleine échouée sur la plage devient pour Odile et Pierre le symbole de leur devenir dans un monde déchiré entre l'apothéose et la destruction: "Nous avions cru ne voir qu'une bête ensablée: nous contemplions une planète morte."

Un texte original dont l'écriture touche à la perfection.

"Le format du livre est une chose, mais sa dimension en est une autre" écrivait justement Paul Gadenne qui a, par ailleurs, écrit "Les Hauts Quartiers", un roman de six cent pages...
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 14:32

Dans "BAL A ESPELETTE", Paul Gadenne accompagne d'un commentaire une série de lettres qu'il prétend avoir trouvées. Celles que Youyou et quelques autres filles ont écrites à leur amoureux commun, Lucho...

"on saisit ici sur le vif, comme photographiés, la démarche, les tics d'une pensée populaire. Le style de ces lettres est un style parlé: rien ne s'interpose entre la pensée et la plume, entre la plume et le papier, ni réminiscence littéraire ni scrupule d'écriture. Pas une rature; il n'y a ni hésitation ni regret. La ponctuation, rare, est mise au petit bonheur. On va de l'avant, fidèle uniquement à la poussée intérieure. On écrit comme on parle, on parle comme on pense. Je t'écris comme je te pense et je t'embrasse comme je t'aime. C'est simple, superficiel, profond; c'est efficace surtout. On dit que ces façons d'aimer se perdent. Mais voyez: les lettres de Youyou ne sont point d'une abonnée d'Elle ni de Confidences. C'est le coeur tout pur, non révisé par l'écrivain de service...Youyou ne connaît que son rôle d'amoureuse, elle ne sait que chanter sur sa branche, entre champs et bois. La seule musique qui se fasse entendre en sourdine, au-dessus de ses textes monotones, est celle de la guinche dominicale, de la grosse liesse populaire, à relent de vie et de poussière."(P. Gadenne)
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 14:33

Vous donnerai-je envie de lire Paul Gadenne avec cet extrait de "L'intellectuel dans le jardin"?...

"Il crut entendre dans le jardin comme de l'eau qui coulait. Cela semblait ruisseler du haut du ciel, en un mince filet rapide et bavard, et se répandre sur les jeunes feuilles, de branche en branche. Le bruit s'éloignait, se rapprochait, limpide, intarissable, secoué de légers soubressauts. Parfois, il s'interrompait net, puis reprenait, avec une sorte de familiarité, d'insolence, comme les choses qui ne sont pas faites pour s'arrêter...
L'intellectuel tourna la tête vers la fenêtre, agacé, et comprit qu'il y avait un oiseau dans le tilleul. L'oiseau s'envola, content de lui, mais un autre, exactement pareil, vint le remplacer. Mais ce n'était pas un autre, c'étaient dix autres, qui, accrochés à tous les étages du tilleul, s'ébrouaient et caquetaient, répandant leur petite voix aigüe à tous les coins du jardin comme l'eau vive. Il en aperçut un qui, plus hardi que les autres, venait se percher sur un fil électrique, presque à portée de sa main, lui montrant son gros ventre beige d'oiseau bien nourri, tout gonflé de graines et d'insectes. Il chantait un chant éperdu en secouant sa tête noire, le bec démesurément ouvert, le cou tendu dans un effort de tout son être, comme s'il y allait du salut de quelqu'un.Mais était-ce bien un chant? Non: L'Intellectuel s'aperçut bientôt qu'il ne chantait pas: il ne faisait que raconter des histoires, une histoire, toujours la même, une sorte de boniment, comme s'il avait quelqu'un à convaincre, une marchandise à placer. Il se répétait sans se lasser, avec une hâte indicible, avec des ontonations têtues et avantageuses, pour finir toujours exactement par la même série de notes péremptoires, affirmant la merveilleuse et irrésistible monotonie de la vie, le rythme des grandes choses inévitables..."
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 14:35

« Siloé » est un livre rare….Ceci est écrit sur la quatrième de couverture du livre…Et cela est vrai !
Bien que ce soit un premier roman, il est rare par la profondeur de son contenu, et aussi par les qualités d’écriture de son auteur, Paul GADENNE…
C’est un livre profondément autobiographique qui raconte l’expérience du sanatorium. De même que Paul Gadenne, le héros du roman, Simon Delambre est atteint de tuberculose. A la veille de passer son agrégation de Lettres Classiques, il doit partir pour un séjour au Crêt d’Armenaz.
Là-bas, Simon rencontre Ariane qui, par son amour, le guide jusqu’au bout de son initiation aux vraies valeurs avant d’être emportée par une avalanche. Il décrit dans le livre ses réactions devant la maladie, la mort, l’amour et aussi la nature qu’il découvre au cœur d’une « montagne magique » (le sujet du livre est proche du chef-d’œuvre de Thomas Mann portant ce titre). On suit peu à peu Simon Delambre dans sa métamorphose…Le jeune « sorbonnard » deviendra un créateur…
Un très très grand livre…
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 14:36

A mettre en lien avec "Siloé"...Il me semble intéressant de découvrir cet écrit de Paul Gadenne ...Il a séjourné en Haute-Savoie, non loin de Sallanches, sur la commune de Passy dans le sanatorium de "Praz-Coutant". C'est pour lui une expérience décisive, quelques années plus tard, il résume ainsi ce séjour :
"L'expérience du sanatorium a en commun avec quelques-unes des expériences pénibles qui triturent aujourd'hui un peu partout la matière humaine ce fait qu'on souffre parfois énormément au moment où on la subit, et cette propriété de se dilater dans le souvenir et d'apparaître, avec le recul du temps, comme une de ces expériences authentiques après lesquelles un homme sait mieux qu'avant ce qu'il vaut."
[...]
La maladie ne crée pas que des hommes supérieurs. On ne façonne que ce qui peut être façonné. Mais je crois à cette loi de la transformation de l'énergie humaine qui veut que le mouvement arrêté en nous par la maladie se convertisse en énergie spirituelle. Cela fait qu'un homme diminué physiquement peut s'accroître spirituellement. De sorte que la maladie m'apparaît, au total, non comme une diminution, mais comme un déséquilibre, un excès" [Causerie pour les Saltimbanques, Carnet PG, n°12].
Revenir en haut Aller en bas
sapotille
Incontinent verbal
avatar

Nombre de messages : 486
Localisation : pour venir me rendre visite? mp
Date d'inscription : 16/10/2004

MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Lun 6 Déc - 18:43

chinese Coline! Voilà, Paul Gadenne sera ma prochaine découverte.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://monsite.wanadoo.fr/lea./
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Mar 7 Déc - 1:40

wink Je crois que cela te plaira...
Et moi;, grâce à toi j'ai "Danse, danse, danse" de Murakami qui m'attend sur le bureau... D
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Ven 17 Déc - 21:23

"La plage de Scheveningen" de Paul Gadenne.

Parler d’un livre de Paul Gadenne en se bornant à résumer l’histoire qu’il raconte, cela n’est rien en regard de la dimension qu’atteignent les écrits de cet auteur.

Paris, 1944. C’est la Libération. et Guillaume Arnoult, correspondant aux armées, se met à la recherche d’ Irène. Ils se sont séparés il y a six ans et il ne l’a pas revue depuis. Pour retrouver sa trace, le voici qui rencontre d’anciens amis communs. Evocation du passé et des dernières années, au cours de la guerre.
Guillaume retrouve enfin Irène. Il ne veut pas reprendre avec elle une liaison qui s’est interrompue, il veut comprendre pourquoi leur amour a tourné court. Etait-ce lui le coupable ? Etait-ce elle ?
Ils décident donc de partir ensemble vers une plage du Nord, fascinante comme celle du fameux tableau de Ruysdael »La plage de Scheveningen » que tous deux aiment tant...
Ensemble, ils vont passer une longue nuit en dialogues, en monologues intérieurs aussi…Souvenirs, angoisses, obsessions… « Idées sur idées, images sur images, mots sur mots, l’esprit fonctionne comme un moulin où repasse, sans être reconnu, le grain déjà broyé. »…

La réflexion qui dure toute la nuit, porte sur la notion de culpabilité, sur la trahison, sur la justice , sur la mort…Cette réflexion se fait à partir de leur histoire d’amour …et de l’Histoire aussi, puisqu’ils apprennent cette même nuit la condamnation à mort de leur ancien ami Hersent, journaliste accusé d’intelligence avec l’ennemi.

Gadenne rappelle que nous avons une part de responsabilité dans les actes des autres…Responsables…donc coupables ? Les hommes seraient-ils tous fils de Caïn ?

Si l'on considère en plus les qualités d'écriture de son auteur, ce livre parvient à des sommets rarement atteints en littérature...
Mais bon sang...pourquoi cet auteur est-il si méconnu?
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   Mar 4 Jan - 21:30

Il ne s'agit, comme vous le verrez, ni d'un roman, ni d'une nouvelle...J'ai pensé toutefois qu'il était préférable que je place ici ce discours de Paul Gadenne retrouvé dans le livre "Une grandeur impossible"....C'est un peu long...mais fait justement pour prendre son temps... read

Le discours de Gap

(Discours de remise de prix au Lycée climatique de Gap)


"La plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente. Ils ne savent point s'arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l'action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l'honneur. Et pourtant c'est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant, que l'homme se sent porté à prendre conscience de soi. Ce sont les moments d'arrêt, les points d'arrêt, les stations, les stationnements qui favorisent le plus en lui l'attention à la vie, qui lui apprennent le plus. Toutes les heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile.

"Qu'as-tu vu dans ton exil,
Disait à Spencer sa femme,
A Rome, à Vienne, à Pergame,
A Calcutta? Rien, fit-il ;
Veux-tu découvrir le monde?
Ferme les yeux, Rosemonde."
Il y a autre chose qu'une plaisanterie dans ce couplet que Giraudoux a placé dans un de ses livres. Fermer les yeux pour mieux voir, s'arrêter pour mieux avancer : ces deux attitudes qui s'imposent impérieusement à qui veut non seulement comprendre mais goûter la vie, je n'ignore pas que le monde contemporain y résiste de toutes ses forces. Mais aucun esprit un peu exigeant ne saurait admettre que ce soit une raison pour lui céder.
Prenons garde, en effet, que le geste n'est pas tout chez l'homme et que la meilleure façon de connaître n'est peut-être pas de saisir : il y a dans le regard de l'homme qui pense une vérité plus subtile que dans ses muscles. Mais qui s'aviserait d'y songer? Entraîné dans le tourbillon d'une vie qui trop souvent nous happe comme un engrenage, et où certains arrivent à ne plus savoir s'ils dirigent vraiment leur activité ou si c'est leur activité qui les dirige, qui songerait à prendre du recul sur le monde pour l'envisager dans cette vérité plus subtile, dans ce domaine où il n'est que pour lui-même, non plus selon nos gestes, nos besoins, nos désirs, mais seulement selon son existence à lui, loin de nous, dans cette clairière paisible et lumineuse où les bras des hommes cessent d'être tendus et simplement reposent le long de leur corps?.. Mais nous ne savons plus arrêter nos gestes ; nous voulons être sûrs que notre cœur bat ses soixante-dix coups par minute, que nous ne perdons rien de ce qu'il faut faire ni de ce qu'il faut voir ; nous n'osons plus pénétrer nulle part les mains dans les poches, de peur d'être pris pour des oisifs. Et nous ne voyons pas qu'en nous hâtant de toucher aux choses et de les prendre, nous risquons de ne plus les comprendre et même de les perdre à jamais...
Mais ici, il nous faut détruire un préjugé. L'attitude qui consiste à s'arrêter, à se choisir un point d'arrêt et à s'y tenir, comme celle qui consiste à se tenir à distance des choses, cette attitude exige un jugement, elle exige un recueillement, un rassemblement de soi qui est un effort. Il faut plus de force pour s'arrêter, dans le sens où je dis s'arrêter, que pour continuer sa marche ou son geste. Les physiciens savent bien que le mouvement n'est pas une preuve contre l'inertie.
Aussi bien voyons-nous que les grandes œuvres ont presque toujours été conçues hors des sphères de l'agitation. Voyez comme, pour n'invoquer que la littérature, les grandes révélations sur l'âme humaine nous sont venues d'hommes dont la vie a été bien peu chargée d'événements : on sait vite ce qu'il faut savoir de la vie d'un Virgile, d'un Dante, d'un Montaigne, d'un Racine, ou d'un Pascal. Ils ont presque tous eu leur asile, un champ, une tour, un cloître auquel leur vie s'est limitée, et c'est de là qu'ils ont refait en eux le monde avec ses aventures, ses passions, ses aspirations, ses désirs. Plus près de nous, c'est dans les cadres d'une vie toute bourgeoise que le grand romancier anglais Thomas Hardy a imaginé ses héros sombres et véhéments. Et faut-il citer le nom d'un de nos plus importants romanciers d'aujourd'hui, Marcel Proust, qui passe dix-huit ans de sa vie enfermé dans une chambre aux parois de liège au seuil de laquelle expiraient les bruits du monde, et vivant là la plus étonnante des aventures intérieures?
Bien plus, certains hommes ont pu trouver non seulement dans le calme mais dans la réclusion le bienfait d'une expérience dont l'ampleur, dont l'intensité a bouleversé leur vie.
Il y a, vous le savez, dans la vie de Dostoïevski, un épisode atroce dont l'idée même nous semble intolérable : ce sont les quatre ans qu'il vécut au bagne, en Sibérie, ces quatre ans dont il dit dans une lettre à son frère : "j'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux..." Eh bien, c'est de cette période de sa vie, où il vécut seul, sans livre, sans un mot des siens, qu'il écrira ailleurs, toujours en s'adressant à son frère : "ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation ne m'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas." C'est un renouvellement, une recréation de tout son être. Et la conclusion de cette captivité, de ces années de privation et de travaux forcés, passées dans un des plus durs pays qui soient, alors qu'il sent en lui tant de forces avides de mieux s'employer et que sa carrière d'écrivain est encore à faire, la conclusion de tout cela, c'est cette phrase admirable que nous trouvons à plusieurs reprises dans sa correspondance : "Frère, il y a beaucoup d'âmes nobles dans le monde." Qui ne comprendra tout ce que non seulement l'être, mais l'œuvre de Dostoïevski a pu gagner à ces quatre années de méditation "derrière un mur"?.. "J'avais bien des aspirations, dit un de ses personnages dans l'idiot, mais il me parut qu'on pouvait, même dans une prison, trouver énormément de vie".
Le mal, mes chers amis, c'est que la société nous a habitués à vivre paresseusement. Cette paresse, cette nappe d'inertie qui gît en tout homme, au-dessous de toutes nos énergies, menaçant toujours de les noyer, il semble que la vie moderne ne l'exclut pas, il semble même qu'elle la favorise, principalement sous l'aspect de la dispersion. L'homme d'aujourd'hui est constamment sollicité à sortir de soi ; il appartient de plus en plus à la foule et à la rue ; il est disponible à tout, sauf à lui-même ; et une âme collective, une âme grégaire tend de plus en plus à remplacer en lui son âme singulière et personnelle.
Ce n'est pas tout! Le mal est encore que la société moderne répond à tous nos besoins. Le mal est qu'elle nous fait perdre le goût de l'initiative. Le mal est qu'elle nous fabrique en masse, sans que nous le lui demandions, des distractions et de la pensée, et que nous acceptons ces distractions toutes faites et cette pensée toute faite, qui nous arrive par la T.S.F. ou par le journal, nous acceptons cette pensée et ces plaisirs pour tous comme si nous étions heureux de nous laisser asservir et comme s'il fallait nous laisser pourvoir de tout par les autres, comme s'il fallait que plus rien ne vienne de nous, que tout effort nous soit épargné, même pour nous distraire ; comme si la littérature enfin, et le théâtre, et la philosophie et les beaux-arts n'étaient faits que pour servir de passe-temps, pour constituer une espèce de distraction inoffensive à l'usage des gens ennuyés, un petit délassement digestif et sans danger pour les après-midi le dimanche! Disons-le très franchement : il n'y a nul profit à tirer de ces notions que nous n'avons pas désirées et qui nous arrive pêle-mêle, sur le même plan, sans que nous ayons eu à les recréer en nous. "Je suis fait d'un esprit, dit Valéry, qui n'est jamais sûr d'avoir compris ce qu'il a compris sans s'en apercevoir". Prenons-nous jamais le temps aujourd'hui, de nous apercevoir que nous avons compris quelque chose?.. On fait tout, au contraire, pour nous apprendre à nous contenter de cette pensée courante, anonyme, qui nous semble le comble de l'actualité et qui nous arrive déjà fanée et vieillie, le temps d'avoir traversé la rue. De sorte que nous avons toute chose à portée de la main, sauf nous-mêmes. Nous ne sommes plus des hommes d'intérieur, et ne nous inquiétons plus de l'être. Ce qui pénètre chez nous n'est que l'écho d'une rumeur étrangère et lointaine. Pour mieux dire, nous avons déserté notre logis, nous en avons fermé les portes, derrière nous, nous nous sommes assis sur le trottoir, et nous avons pris l'habitude de penser dans la rue.
Cette vie intérieure que nous méprisons, c'est pourtant par elle, c'est en sauvegardant au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l'homme peut arriver à se superposer à sa tache, à son activité sociale, à lui-même. C'est en se distinguant qu'il se pose, et qu'il acquiert le droit de compter. Ce qu'il donne, il faut d'abord qu'il le fasse, qu'il le crée de sa substance, pour qu'il ne risque pas de donner ce qu'il s'est contenté de prendre ailleurs. C'est à cette condition qu'il sera réellement agissant et vivant. Car la vie, mes chers amis, cela ne se ramasse pas sur le pavé. "
Paul Gadenne
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Gadenne : Baleine   

Revenir en haut Aller en bas
 
Gadenne : Baleine
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [T][P]25 au 29.04.10 : Triple TR British Tour
» Roger Judenne
» Une baleine dans la Tamise
» Les animaux et autres bestioles
» John Tavener

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vocabulis :: Littérature :: Romans, nouvelles-
Sauter vers: