| | | AUBE, la saga de l'Europe, roman historique | |
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| Auteur | Message |
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Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Mer 21 Mai - 9:54 | |
| Pour les guerriers, ils étaient un mal nécessaire ; pour les prêtres, des usurpateurs potentiels. À leur instigation, ils étaient toujours placés en arrière-garde quand les guerriers toléraient que certains, joyeux compagnons, chevauchent à leurs côtés. Ils les auraient voulus à pied, marchant tête basse dans le crottin … C’était bon pour les captifs… Eux libres, les autres liés ? … C’était leur marquer trop de mépris… Au moins cachés dans les chariots… Impossible, ils étaient pleins. Alors, derrière, tout derrière. Un forgeron sur un cheval offensait par trop leur vue. En queue de troupe, ils ne l’avaient pas sous les yeux et, bien qu’au courant du scandale, affectaient d’en moins souffrir. Kleworegs les avait comparés devant lui, un soir de beuverie, à ceux qui acceptent, tout pénible que ce soit, d’être trompés, à condition de ne pas voir leur rival couché avec leur épouse. Il avait entendu, apprécié, réfléchi. Le mot était beau, mais il était un luxe de roi. Lui n’était que wiros. Il ne s’était pourtant pas fait faute de le répandre... Prudent, il avait remplacé épouse par servante. On châtie un blasphème. On rit d’une facétie. Ainsi accommodé, il n’était plus qu’une inattaquable saillie. Kleworegs, de temps à autre, lui parlait comme à un égal. Son attitude l’honorait... Lui seul. Elle titillait sa vanité. C’était trop facile. Il ne se laisserait pas prendre au piège de cet os à ronger. Il attendait plus. De tous ceux de sa condition, il était le plus acharné à revendiquer le statut de guerrier. Cette prétention, surtout venant de sa bouche, aurait pu passer pour tolérable, tant le colosse en semblait digne, s’il l’avait réclamé pour lui... Mais il en voulait pour tous ceux qui, de près ou de loin, travaillaient le métal en vue d’en faire des armes. Il prétendait devant tout un chacun, sous le moindre prétexte, qu’un forgeron était lui aussi un guerrier... N’hésitait pas, entouré d’amis sûrs, à aller beaucoup plus loin : ils étaient égaux, voire supérieurs, aux prêtres. Ils cumulaient les fonctions des deux castes de neres : accomplir des prodiges par la force divine, et combattre. Il l’avait mainte et mainte fois expliqué aux autres forgerons. Ils étaient trop souvent enserrés dans leur routine médiocre. À force de leur coller à la peau, elle leur était devenue une seconde nature, un cocon où ils se sentaient à l’aise. Enfants ils l'avaient observé, adultes ils avaient passé devant sans plus le voir : de fragiles oiselets des fleurs, qui ne sont qu'ailes, brisaient leur coquille, s'en extrayaient, s'envolaient l'instant d'après. Rouvres humains, moins vaillants que ces fétus, ils en avaient perdu la force, ou l'instinct. Ils finiraient par savoir ce qu’ils étaient, ce qu’ils valaient. |
|  | | Marc Galan Volubile
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 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Jeu 22 Mai - 12:44 | |
| Qu’importaient les redites et les répétitions ! Il leur en rebattrait cent fois les oreilles, jusqu’à ce qu’ils le suivent. C’était les prendre à contre-pied. Quoique rêvant d'être reconnus guerriers, ils se contentaient de leur présent état. Lui, fort de son droit, demandait, voire exigeait à l’occasion, bien plus que tout ce à quoi ils aspiraient. Là où n’importe lequel de ses pareils se satisfaisait de sa richesse – leurs troupeaux, gardés par de solides et massifs serviteurs, étaient réputés pour leur abondance et leur beauté –, il réclamait, avec l’âpreté de qui sait ce qu'il vaut, l’égalité, plus encore, le respect ; et il posait ses exigences avec une arrogance confinant au déni sacrilège de l’ordre immémorial. Il n’en avait cure. Il avait acquis son titre en étant de loin le meilleur des siens. Il en serait bientôt de même pour eux. Leur supériorité éclaterait au grand jour et serait reconnue de tous... Le temps viendrait où il leur obtiendrait le statut de guerrier... Ce ne serait qu’une étape. Un jour, des forgerons prêtres, égaux aux bhlaghmenes ou les ayant remplacés, entretiendraient les flammes des autels et y accompliraient les sacrifices solennels. C’était leur destin. C’était le sien de le leur préparer. Il se serait vu volontiers, avec une volupté extrême, dans la peau d’un de ces prêtres dont il appelait l’émergence de ses vœux. Il était, par sa force et toute sa sensibilité, beaucoup plus proche des guerriers, mais ceux qui combattent, bien qu’on élise les rois parmi eux, n’étaient que la seconde caste. Ils devaient, en théorie, respect aux intermédiaires et interprètes de la Divinité sous tous ses avatars. Il était fondé à exiger ce statut. Les première caste, par leurs appels aux dieux, en obtenaient la faveur, la glorieuse victoire, la fécondité des femmes et des terres. Les siens entraient en contact avec la force divine avant de fondre le métal et d'ouvrer les belles armes. Et si les rites nécessaires à l’obtention du meilleur bronze tenaient plus dans des gestes que dans des formulations longues et obscures, à psalmodier des heures durant sans en rien changer, ni en omettre un mot, ils connaissaient des dizaines de gestes précis et interprétaient les messages sacrés des dieux à travers les minimes variations de couleur du métal ardent. Ils devaient remuer dans leur tête des formules, transmises de père en fils ou de maître à disciple, tout aussi mystérieuses et incantatoires. |
|  | | Marc Galan Volubile
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 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Ven 23 Mai - 7:31 | |
| Il avait assisté à nombre de cérémonies propitiatoires et de sacrifices. Les prêtres, vêtus d’une longue bande de lin écru leur couvrant le bas-ventre et leur barrant le torse, laissant à nu la poitrine et l’épaule, côté cœur, officiaient et dédiaient un porc bien gras ou un bélier à l’épaisse toison à Bhagos le distributeur ou au divin couple-fratrie de la nature, à Thonros le dieu des combats ou à Dyeus Pater, le père jour. Chaque fois, il avait remarqué la ressemblance entre le moment du sacrifice et celui où, entouré de ses assistants, il fondait le métal et le forgeait en mille formes agréables à Thonros. Ses vêtements (il portait un lourd et épais tablier de cuir pour se protéger des escarbilles et du brasier de sa forge) et son autel étaient différents, ainsi que sa coupe de cheveux et de barbe, très longs et libres chez les prêtres, raccourcis avec soin chez eux. Garder un système pileux abondant, sauvage, gras, au milieu de flammèches et d’étincelles indisciplinées, était folie. Pour tout le reste, pour l’essence de la fonction, pour tout le rituel et l’appel aux dieux, il y avait plus qu’une similitude, une réelle parenté qu’ils devraient admettre un jour. Il faudrait résoudre ces histoires de barbe et de cheveux longs, signes distinctifs de l’élite, véritable handicap pour eux, en contact quotidien avec l’élément igné... On pourrait les protéger sous un casque et un plastron. Ce n’était ni fondamental ni urgent. Il en parlerait à Egnibhertor, son rival pour la qualité des armes, mais aussi son meilleur ami, homme de très bon conseil. Il considéra longtemps son glaive, planté en terre, et celui qu’Egnibhertor, étendu à trois pas, arborait (une tolérance) au côté. Ils étaient, comme le reste de leur production, à leur image. Ses armes étaient massives, faites pour des guerriers tout en muscles durs et puissants à briser une lanière rien qu’en les gonflant. Celles d’Egnibhertor, plus fines, convenaient à chacun, de l’adolescent à sa première campagne au vétéran recru d’années et au bras moins sûr. Les seconde caste ne prisaient rien tant que la force pure. Ils préféraient de loin les massifs glaives, les lourdes haches, les énormes massues. Il recevait la pratique de ceux qui se targuaient d’être les meilleurs, les plus hardis combattants. Ces hardis combattants, à l’usage, en rabattaient beaucoup de leurs prétentions et se rabattaient, avec sagesse, sur les armes légères, bien plus maniables. Tant pis si elles étaient plus fragiles. Leurs glaives respectifs allaient à deux genres de guerriers. Deux athlètes se mesuraient en duel, le porteur des siens l’emportait, sans coup férir, sur le champion de celles de son rival. Un combat singulier opposait deux hommes de force moyenne, la victoire revenait à celui qui en maniait un ouvré par Egnibhertor. Avec de bons réflexes et un minimum d'agilité, il avait dix fois le temps de tuer son adversaire avant qu'il ait même eu le temps de se mettre en garde. Les glaives de Pewortor étaient des armes de chefs et de héros, de parade et de tournoi. Ceux de son rival, des armes. C’est pour cela que l'un avait accédé si jeune à sa haute dignité. |
|  | | Marc Galan Volubile
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 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Lun 26 Mai - 8:11 | |
| Egnibhertor, le seul qui eût pu en être jaloux et la lui contester, n'en voulait pas et n'y aurait pas songé un instant. Il était aussi riche, sinon plus, mais n’aurait pas, lui, élevé la voix pour revendiquer le statut de guerrier pour les siens, ni même pour soi. Il avait assez de troupeaux, de biens, de serviteurs, pour s’en contenter jusqu’à son dernier jour. Pourquoi se compliquerait-il la vie ? ... Ultime argument, décisif à ses yeux, il n’avait pas d’enfant et, à en croire prêtres et sorcières, nul espoir d’en avoir un jour. À quoi bon revendiquer en faveur d’improbables (même les prêtres peuvent se tromper) descendants ! Après lui le ciel rouge des dieux ! Il n’avait fondé aucune famille, et n’en espérait plus. Les lois étaient claires. En vertu d’obscurs et lointains liens de parenté, tous ses biens reviendraient après sa mort aux enfants – l’aîné ou le fils choisi – de son rival et patriarche... Peut-être, si l’ambition de Pewortor était assez forte, ce fils deviendrait-il un jour guerrier... Pourquoi pas prêtre, avec tout le respect se rattachant à ces fonctions... S’il n’y parvenait pas, il serait au moins riche des biens de leurs deux familles. À sa place, il s’en serait contenté. L’enfant de Pewortor ! ... Il eut un petit sourire triste. Il était presque aussi virtuel que les siens. Ce n’était pas faute pour le colosse d’avoir tenté d’être père, ni d’avoir prouvé sa capacité à l’être... Mais le malheureux patriarche – sans enfant en dépit de son titre – avait joué de malchance. (Moins que ses épouses, mais un mâle n'y pense pas). Sa première femme, une rousse odorante, saine et robuste, était morte d’un mal inconnu qui l’avait emportée dans d’atroces souffrances – mâchoires contractées, muscles de pierre tendus à se déchirer – au cours de sa grossesse jusque là aisée. Les dieux savent combien, au cours de sa maladie, il avait multiplié prières et oblations, sacrifiant, sur les conseils du prêtre-guérisseur, de ses plus belles bêtes à des divinités muettes. Elles ne les avaient pas entendues, ou n’y avaient pas répondu. Il avait cherché, en vain, à comprendre. Il en avait inféré deux décisions. La première, conforme, qu’il devait se remarier d’urgence. La seconde, devenue depuis lors une idée fixe, l’explication de sa prétention à se mesurer à la plus haute caste, que les prêtres ne savaient rien. C'est son désir et son malheur extrême qui l'y avaient conduit. Il n'y aurait sans doute jamais pensé sinon. Il était, comme tous les siens, tétanisé par le respect dû à ceux du sacré. Il ne les aimait pas. Il ne s'en cachait pas. Jamais il n'aurait nié leur essence supérieure. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Mer 28 Mai - 8:21 | |
| La conjonction de sa passion et de la suffisance incapable et avide du celui qui avait prétendu sauver son épouse et n’avait su que lui prendre ses plus belles brebis, avait été le déclic. Elle l’avait amené à son but ultime. Soudain – il l’avait expliqué à Egnibhertor un soir bien arrosé où il était en veine de confidences –, il avait cessé de croire aux pouvoirs et à la puissance des prêtres et, surtout, à leur science. Trop, celui qui n’avait su guérir sa femme pour le premier, ne méritaient pas d’exercer leur sacerdoce. Les dieux les jugeaient indignes d’être médiateurs entre eux et les humains, ou investis d’une parcelle de leur pouvoir. Ils se refusaient à exaucer leurs prières. Les maîtres du métal réussissaient, eux, chaque jour, le prodige de transformer certaines pierres, choisies et traitées selon un rituel long et secret, préservé d’âge en âge, en armes et insignes... Et il n’y avait pas de ratés, pas de victimes innocentes d’un homme trop léger pour le grand pouvoir qu’il prétendait maîtriser. Entre les guérisseurs ou augures, bien peu efficaces, et les forgerons, auteurs sans faille du plus mystérieux changement, les vrais prêtres, animés de l’étincelle divine, n’étaient pas ceux qui en portaient le titre. Il l'avait, dans le secret de son cœur, ressassé et léché bien des lunes. Mais, homme jeune ayant prouvé sa parfaite capacité à engrosser son épouse, il avait suivi les traditions et la nature. Malgré ses soucis et l’agitation de ses pensées, son remariage n’avait pas tardé... Son second veuvage non plus... Un veuvage tout ordinaire. Pendant son absence, sa femme, à la grossesse elle aussi prometteuse, n’était un soir pas rentrée. Il n’avait su son sort qu’à son retour, quand il s’était étonné de ne pas la voir l’accueillir. Elle était tombée dans un trou d’eau profond et sans margelle où elle venait puiser quand les sources étaient taries ou qu’il faisait trop froid. C’était un accident assez commun. Son mépris des prêtres n’avait pu causer ce malheur, avertissement des dieux bafoués dans la personne de leurs servants. Il ne prit, cette fois, qu’une décision. Il se résolut à une troisième union. Il n’aimait pas, n’aimerait sans doute jamais cette femme, mais l’avait engrossée dès leurs noces. Forte comme un vieux chêne, issue d’une bonne lignée féconde en mâles solides (C'était leur seule fille, c'était son seul charme), elle représentait son nouvel espoir d’enfanter un fils vigoureux et digne de lui. Jusque là, malgré sa richesse, elle était son bien le plus précieux. Quand ils étaient partis, sitôt finie la saison froide, toutes les apparences d’une grossesse facile étaient là... Cela faisait plus de quatre lunes. Egnibhertor pensa à sa vieille épouse. Serait-elle là pour lui apprendre la mort de celle de son ami, comme deux fois déjà, ou pour lui faire partager sa joie de la naissance d’un héritier ? Cet héritier, qui serait peut-être ce que son père rêvait, ce que lui, Egnibhertor, n’osait même plus rêver : un guerrier, un prêtre... un roi ? Bhagos le distributeur lui avait pris ses deux premiers enfants avant même leur naissance. Il connaissait les légendes sacrées. Il y avait là plus qu’un signe... une promesse. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Dim 1 Juin - 10:16 | |
| ACCROCHAGELa sieste était terminée. Les charrons avaient examiné tous les véhicules. Aucune réparation importante ne s'imposait. Les forgerons, léchés par les rayons du soleil, étaient reposés. L'ombre épaisse de l'arbre les avait rejoints, rattrapés. Il était temps de partir. Ils n'attendaient qu'un ordre. Kleworegs avait fini d'écouter le prêtre. Il l'avait accompagné un instant quand, vexé de leur inattention et de leur désinvolture, il s'était éloigné de ses auditeurs. Qu'ils restent, émoustillés par ses considérations sur l'état du monde et la perversité des Muets, à échanger leurs plaisanteries graveleuses ! Ils riaient, se racontant de grosses blagues peu ragoûtantes, plus malpropres qu'obscènes. Un beau ramage ! Cela commençait à bien faire. Il était loin d'être prude, mais ces propos, bons pour des serviteurs, n'étaient guère à son goût. Il se releva. Il mit son glaive au côté. Les guerriers se turent. Les rires gras cessèrent. Le calme s'installa. Les guerriers debout réveillèrent leurs compagnons encore assoupis en dépit de leurs joyeuses clameurs. Il fit un tour d'horizon de ses troupes. Par acquit de conscience, il jeta un coup d'œil sur ses captifs endormis. Leur pitance ne les avait pas rendus somnolents, mais ils avaient jugé, avec un bel ensemble, qu'un surplus de repos était bon à prendre. Il les réveillerait en dernier. Bon sommeil et nourriture simple, mais abondante, c'était son secret pour faire de ces pouilleux de beaux serviteurs assurant un maximum de travail sans rechigner. Il allait regarder du côté des sentinelles. Il n'y aurait, en un tel endroit, pas songé un autre jour… mais il y avait ce rêve, revenu le travailler. À première vue, elles accomplissaient leur office à merveille... Hélas, rien ne ressemble plus à un guetteur éveillé qu'un autre endormi. Il lui suffit de s'être, avant que le sommeil ne le prenne, adossé à un arbre ou appuyé sur sa lance. (« Sont-elles toutes sur le qui-vive, promptes à l'alerte et à la riposte ? ») Son expérience lui hurlait que non. Il était fatal qu'une – (« Bien beau s'il n'y en a qu'une ! ») – d'elles, comptant sur la vigilance des autres, somnole ou rêvasse. Si chacun se fiait ainsi à autrui pour assurer la garde, la catastrophe montrerait vite son nez. Il ne faisait encore que le subodorer. Il le vérifierait sans tarder. Priant Thonros de s'être trompé, il prit son javelot. Il se campa face à l'arbre sacré et lui demanda, en une muette supplique angoissée, son pardon. Son sacrilège était pour la bonne cause. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Dim 8 Juin - 10:08 | |
| Rassuré, il lança le trait vers le tronc imposant. Il s'y ficha avec un bruit sec, vibra quelques instants après le choc, s'immobilisa. Toutes s'étaient déjà retournées, comme un seul homme, vers sa source. Toutes, sauf une... Émergeant d'une rêverie qui le rendait béat, un petit gros s'ébrouait et secouait la tête. Soudain, il reprit ses esprits. Quelque chose de grave venait d'arriver. Il écarquilla les yeux. On lui parlait ? Kleworegs le dévisagea avec colère. – En terre hostile, tu serais déjà mort, et peut-être dix hommes plus vaillants que toi, par ta seule faute, seraient partis en ta compagnie. Que crois-tu donc mériter ? Le gros garçon – il en était à sa première expédition et n'avait pas plus de seize ans –, enfin réveillé, le regarda droit dans les yeux, mi-arrogant, mi-soumis. – Ce que méritent les mauvaises sentinelles... Il allait répondre. Il n'en eut pas le temps. Plus vif qu'il n'en avait l'air, l'accusé enchaîna, incisif, comme en reproche à qui l'interrogeait. – ... Comme celles qui réfléchissent en montant la garde, ou comme celles qui, entendant un bruit suspect, se tournent vers son origine sans penser que l'on ne doit pas chercher à savoir où a frappé une arme, mais d'où elle vient. D'un coup, comme en tacite acceptation d'un ordre, il se tourna vers les autres. Son regard parcourut leurs rangs. Il n'en fut pas fier. Si une minorité, suivant son enseignement, scrutait tout à l'entour en essayant de repérer qui avait fait ce bruit, la plupart contemplaient encore, bouche bée, la hampe fichée dans le tronc du géant. Qui l'avait envoyée, et d'où, semblait les cadets de leurs soucis. Rares étaient les sentinelles dignes de ce titre. Observant la moindre touffe d'herbes susceptible de cacher un ennemi, se tenant prêts à lancer sur lui leur javelot, elles témoignaient de leur vertu guerrière. Il en fit le compte. C'était maigre ! Leur récompense n'en serait que plus belle. Il passa aux autres. Indulgent et prompt à pardonner, il essaya de leur trouver des excuses. Les guetteurs béant face à son javelot croyaient qu'il n'y avait aucun danger (Ne leur avait-il pas assez seriné depuis six ou sept jours ?) dans ces parages. Restait l'irrécusable. Si par malheur ils avaient eu la même attitude en zone dangereuse ou même douteuse, ils auraient pu tous y passer, et bien d'autres avec eux. Ils étaient sentinelles. Ils connaissaient, ou auraient dû connaître et appliquer avec zèle leur consigne, où qu'ils soient. Ils étaient encore tout jeunes. Se sachant en sûreté, ils avaient manifesté une insouciance bien de leur âge, si contraire à leur rôle. Il devait faire un exemple, prendre des sanctions. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Mer 18 Juin - 12:47 | |
| D'abord, symbolique, mais vexant au dernier degré, il mit tous les jeunes coqs qui avaient failli en arrière-garde, non avec les auxiliaires, qui s'étaient bien battus et n'auraient pas supporté les bannis à leurs côtés, mais derrière eux. Ils étaient tous de bonne lignée. Leur condamnation à la surveillance des captifs les marquerait longtemps. Ils se rappelleraient, désormais, qu'il ne suffit pas de fixer les armes semblant surgir du néant. Il est plus important, sinon vital, d'en définir la provenance. Ce séjour dans la garde-chiourme, tout en queue de troupe, valait une lune d'explications. L'affaire des gardes mal aguerris était réglée. L'humiliation suffirait. Il n'aurait pas à les sanctionner plus avant. Il laissa cependant planer cette menace pour briser l'orgueil des éventuels plus endurcis. Ils ne pouvaient s'imaginer ce qui, à part la mort, serait pire que leur honte actuelle. Restait le plus coupable. Un malin. Il avait détourné sa colère sur d'autres moins fautifs, et s'en était fait oublier au plus fort de son courroux. Calmé, il le regardait, dubitatif. Quel sort lui infliger ? La gravité de sa faute l'exposait à un très sévère châtiment. Il avait le droit de le faire mettre à mort. Bien des chefs de sa connaissance n'auraient pas hésité. Il n'était pas d'une nature sanguinaire. S'il avait tué, il s'en vantait assez, plus de cinquante ennemis de sa main, cela avait toujours été dans la chaleur du combat ou face à un défi si insupportable qu'il ne méritait d'autre réponse que la mort de l'éhonté. Il n'avait pas le droit de priver sa tribu et son peuple d'un homme rusé, sans doute courageux. Le garçon ne devait pas périr pour sa faute stupide. Dieux merci, la punition à infliger à un des siens, pour une telle affaire, était de son ressort. Il avait toute latitude d'appréciation. Il n'avait le sang d'aucun de sa tribu sur les mains. Puissent les dieux lui laisser cette virginité ! Au moment où il avait commencé à l'interroger, Kleworegs l'avait regardé droit dans les yeux. Dans ces yeux qui ne se baissaient pas, dans ce regard qui ne cillait pas, il y avait (il en aurait juré) un inextricable mélange de sentiments : la reconnaissance de sa culpabilité, l'acceptation de sa punition, mais aussi un défi, un « Tu n'oseras pas me faire mettre à mort ! » . Il y avait encore le désir de savoir à quoi elle ressemblait, et la jouissance à l'affronter, s’il perdait son pari sur l'indulgence de son roi. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Dim 22 Juin - 13:45 | |
| Ce regard ! Il n'avait pas peur de la mort. Elle le fascinait. Il en acceptait la perspective avec la même curiosité qu'il devait mettre à s'intéresser à celle des autres. Il l’épargnerait, tout en le traitant de façon à s'assurer sa fidélité éternelle. Ce serait un avertissement supplémentaire aux jeunes chiens fous de sa troupe. Ils ignoraient tout de sa conduite envers les mauvais éléments. L'angoisse d'une punition sévère, s'ajoutant à leur humiliation, leur enseignerait la vigilance. Quant au petit gros... Quelle énigme ! ... (« Il craint la mort, jouit en même temps à son idée. Oui, il attend et refuse son supplice dans un même mouvement... En plus, il m'a deviné. Je pousserai le jeu à l'extrême, mais lui laisserai la vie... Le punir comme il le mérite, c'est perdre un élément de valeur idéal pour les sales besognes, et qui se fera un plaisir de les accomplir. Le gracier, c'est m'exposer à son mépris, ou à sa haine. Comment me l'attacher ? J'en aurai usage. Il sera une arme parfaite en tous points, si j’implante en lui cet attachement de molosse qui est sa vraie nature... ») – Cet arbre est trop sacré pour qu'un mauvais comme toi soit pendu à ses branches ! Remontons tous en char, trouvez-lui une sale rosse, entravez-le dessus, à rebours, et qu'il médite sur les devoirs de sa charge jusqu'à l'arbre suivant ! (« Un subterfuge minable ! Mais il me donnera peut-être le temps de trouver une solution. ») Tous louèrent sa sagesse. Il avait agi avec piété et montré sa science de la loi. Beaucoup de chefs se seraient attiré la colère du dieu de l'arbre hospitalier en suspendant un maudit à ses branches. D'autres l'auraient obligé à marcher avec les captifs-bétail. Un guerrier, même auteur d'un grave délit qui lui fait perdre son nom et le relègue dans les limbes de sa caste jusqu'à réparation, reste un homme. Le crime mérite châtiment. Montrer au bétail qu'un guerrier peut être réduit à son niveau lèse le bon sens et le plan divin. Il devrait même replacer les punis en arrière-garde avant les auxiliaires... Non, il aurait l'air de ne pas savoir ce qu'il voulait. Les punis étaient des hors-caste provisoires. Les troisième caste n'auraient pas admis qu'ils aillent devant eux alors que la punition n'avait pas été levée. La relégation pour les négligents, les liens pour le fautif, étaient justes. Sur un cheval, même une horrible rosse cagneuse, le coupable restait toujours de son peuple, bien au-dessus de la misérable tourbe des captifs destinés à le servir. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Lun 14 Juil - 6:29 | |
| answeranswer +answer -homepageMPFavoris Prévenir les modérateurs en cas d'abus Un maussade après-midi venteux s'écoula, suivi d'une longue nuit claire. Les gardes tentèrent de faire oublier leur attitude. Désinvoltes la veille, ils se montrèrent attentifs à l'extrême à tout bruit suspect. Kleworegs (qui dormait comme un loir) renouvellerait l'épreuve de la veille. À aucun instant ils ne relâchèrent leur attention. La punition de celui qui dormait pendant sa garde serait très lourde... N'avait-il pas parlé de le pendre ? ... Ils ne seraient pas surpris comme lui pour la partager. Seuls les vétérans savaient. Ils ne firent rien pour les détromper ou les rassurer. Très tôt le lendemain, Kleworegs donna l'ordre du départ. Le lent et morne cheminement se poursuivit. La présence proche des forêts couvrant leur terre bénie ne les dérida guère. À peine si quelques chants s'élevèrent. Le surlendemain, victorieux et de retour dans ces bois immenses et giboyeux, ils oublieraient leur fatigue. Ils presseraient le pas, soudain avides de retrouver leurs foyers et de découvrir leurs nouveau-nés. En attendant, ils commentaient le prochain châtiment de la sentinelle endormie. Ils avaient remarqué son attitude crâne devant la perspective de son supplice. Les vétérans s'en réjouissaient... Il sauverait sa peau. Les plus jeunes tremblaient... Kleworegs choisirait d'être impitoyable. Son insolence l'avait irrité au plus profond. Comment expliquer, sinon, qu'il prolongeait, au-delà du raisonnable, l'attente du supplice. Il ne trouvait aucun des arbres rencontrés à son goût, commentant chaque fois les raisons de son insatisfaction. À la place du condamné, ils auraient depuis longtemps craqué et l'auraient supplié de leur pardonner ou de hâter leur supplice. Or, au bout d'une après-midi, d'une nuit et d'une matinée longues et terribles, il était toujours le même, très pâle, très calme. Comme si c'était un lointain étranger, non lui, qui périrait bientôt par la corde ! Il plaisait de plus en plus à Kleworegs. Il saurait l'épargner. Soudain, son visage s'illumina. Il prit son outre et se vida dans le gosier une large rasade d'hydromel, satisfait. Il avait sa solution. |
|  | | Pimp' Phraseur impénitent

Nombre de messages: 225 Date d'inscription: 19/10/2004
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Mar 15 Juil - 14:50 | |
| 'Reusement que tu es là Marc, tu réveilles la belle au bois dormant. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Dim 7 Déc - 22:04 | |
| Voilà, on réveille la belle au bois pour Noël Le soleil déclinait. Les chiens seraient bientôt gris. Cette heure est grosse de menaces et de maléfices. Elle se prêtait à un supplice exemplaire. Ce serait près de cet arbre énorme, droit devant. Il semblait avoir poussé tout exprès pour fournir un solide gibet, avec une longue et forte branche, bien droite, à hauteur adéquate. Kleworegs envoya deux hommes l’examiner. Ils revinrent vite. Tout chancreux, signe d’infamie, il convenait à ses projets. Quelques ossements, épars à son ombre, confirmaient cet usage. Le jeune condamné le regarda avec fixité, à s'en faire mal aux yeux. Il soupira, comme apaisé. Ses voisins sursautèrent. Ce soupir face à l'instrument de son supplice détonait. Était-il signe de la fin de la tension qui l'habitait depuis qu'on l'avait juché sur l’ignoble rosse, d'un début de folie due à la torturante attente, ou du soulagement de voir cesser leur harcèlement ? Relégués avec lui en fin du cortège pour leurs réactions lentes et ineptes à l'épreuve de Kleworegs, ils n'avaient pas supporté leur disgrâce. C'était le résultat de sa remarque sur leur douteuse efficacité. Ils n'avaient cessé de le houspiller tout le long de la soirée de la veille et de cette journée... une éternité. Leur attitude avait ulcéré Kleworegs. Il leur ferait honte ! Il avait été autorisé à chevaucher à nouveau tête vers l'avant, récompense pour son calme face aux moqueries. Elles n'avaient pas cessé pour autant. Il avait de nouveau dû intervenir et menacer les plus acharnés à insulter et à se moquer. La menace avait porté. Les vexations, sans cesser, étaient devenues, bien que toujours venimeuses, discrètes. Il ne manquait pas de caractère. Il ne réagissait pas, méprisant les insultes et, plus encore, les insulteurs. Si l'un de ces relégués en arrière-garde pour être restés à regarder, stupides, son arme, sans chercher à savoir qui l'avait lancé, et d'où, pouvait oublier ses menaces et exagérer ! Il le ferait lier à rebours sur son cheval. Tous sauraient le prix à payer pour qui accable un fautif en route vers son supplice ! Ils le sentirent. Ils restèrent toujours, envers lui, en deçà de la ligne qu'il leur avait tracée. |
|  | | Marc Galan Volubile
Nombre de messages: 50 Date d'inscription: 10/04/2008
 | Sujet: Re: AUBE, la saga de l'Europe, roman historique Dim 25 Jan - 21:27 | |
| La vue de l'arbre changeait tout. Tous les guerriers, même ceux qui avaient témoigné de la plus mesquine hargne à son encontre, se turent. La vision du bois sacrificiel se découpant dans le ciel parcouru de traînées sanglantes annonçait la mort prochaine d'un des leurs. Le jeune homme dodu n'était pas un bon camarade. Ils ne le connaissaient guère... Ils se mettaient à le regretter, à regretter leur attitude. Elle avait été, Kleworegs avait raison, indigne. Bien des négligents exilés à l'arrière-garde, y compris les plus durs envers lui, se jurèrent, sur cet homme qui allait mourir (serment solennel et contraignant), d'exercer leur vigilance avec un zèle accru. Il y avait peut-être dans ces décisions de la peur. Il y avait surtout le sentiment, d'autant plus fort qu'ils l'avaient houspillé avec plus de violence, qu'ils auraient pu être à sa place, et moins bien se tenir. Celui qui allait périr avait été courageux, un peu féroce, même, mais cela ne messied pas à un vaillant combattant. Il ne se liait pas. Il était taciturne et distant. C'était sa nature. Personne ne pouvait prétendre qu'il lui avait, sauf la veille, fait du tort. Aux ennemis, oui, mais sont-ce des personnes ? ... Et c'était son devoir de guerrier. Nul ne devrait salir sa mémoire quand il aurait expié. Kleworegs ressentait, en empathie, ces tempêtes sous leur crâne. Les captifs se réjouissaient. Un drame plaisant se déroulait sous leurs yeux. Ils n'avaient pas tous les jours l'occasion d'assister à l'exécution d'un ennemi. Seule la crainte que leur joie mauvaise n’entraîne des représailles les dissuadait de la manifester plus fort. Que le maudit soit tué par les siens n'ôtait rien à leur plaisir. Seuls les plus courageux et les plus récents, impatients dans leurs liens, boudaient leur joie. S’ils avaient pu l'expédier eux-mêmes chez ses pères ! Ce bonheur leur était interdit. Ils se contenteraient du spectacle. La mort d'un oppresseur est toujours agréable. Il ne fut pas long à percer ces sentiments. Il y mit le holà. Ils n'assisteraient pas au supplice. Pour les empêcher d'en rien voir, il installerait autour d'eux, leur bouchant la vue, un cordon de chevaux et de chariots, et les éloignerait au maximum du gibet... C'était la moindre des précautions. Ils étaient arrivés au pied de l'arbre. Il mit pied à terre, et tous après lui. |
|  | | | | AUBE, la saga de l'Europe, roman historique | |
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